Lundi matin, 24 novembre. Un lundi matin comme un autre. Je me lève, petit-dej en checkant mes mails, mes réseaux sociaux et premier réflexe : ChatGPT, redis moi où j’en étais dans ma plannification, qu’est qu’on a laissé en plan ? L’IA me répond, toute calibrée, tout apprentie qu’elle est d’avoir appris à être mon assistante. Elle se genre même aujourd’hui. Et elle sait tout de moi. J’ai du temps à gagner. Comme tout entrepreneur qui démarre son activité, je vis ma vie dans l’urgence. Est-ce que j’ai assez de contrats en cours pour tenir ? Quand vais-je devoir aller prospecter ? Quel article je vais rédiger cette semaine pour être visible ? Tout ça, l’IA le fait pour moi dorénavant. J’ai un cours à monter en urgence ? Je demande à ChatGPT de m’aider. Je dois écrire quelques articles, je lui demande de me faire les plans.
La prise de conscience
Lundi matin, 10 heures, je suis en train de chercher un document pour ma visio de 11h et je tombe sur un dossier. Il date de 2021. De cette époque bénie ou je réfléchissais encore toute seule. Il contient plein de fichiers. Des tableaux Excel, des présentations PowerPoint, des rapports… Je suis en train de plonger dans cette ancienne vie dans laquelle ChatGPT n’était pas là pour me guider. Cette époque où chaque tâche, aujourd’hui si rapide, me prenait des heures.
Je read un rapport sur la mise en place d’une ISO 9001 dans un service formation. Et là je tombe de ma chaise : c’est moi qui ai écrit ça ? Mais c’est pertinent ! C’est bien rédigé, c’est limpide, rigoureux et profond. Et là, je panique : je crois qu’aujourd’hui, je ne suis plus capable de faire ça toute seule. De me poser quelques heures en me creusant la tête. De laisser mon cerveau cheminer tout seul vers LA solution. De prendre le temps de créer, vraiment. D’analyser, de chercher, de décortiquer.
Parce qu’aujourd’hui mon premier réflexe devant une tâche complexe c’est l’IA… Et si peu de personnes l’avouent, tout le monde le fait, et tout le monde sait que tout le monde le fait. Mais on fait tous semblant. Un étudiant m’a avoué cette semaine qu’il ne réfléchissais plus. Que toute sa vie tournait autour de l’IA. Qu’il ne produisait plus rien, que l’IA le faisait parfaitement à sa place et qu’il vivait sa vie sans presque plus aucun souci. J’ai mis ça sur le compte de la jeunesse mais si je me trompais ? Si moi aussi j’étais contaminée par ce nouveau virus de la paresse intellectuelle ? Et si le recours à l’IA était finalement la plus grande pandémie silencieuse que le monde est en train de connaitre ?
On s’est longtemps dit que l’IA allait nous dépasser. Aujourd’hui, on établit des prospectives sur les métiers qu’elle va sûrement engloutir, sur les domaines dans lesquels elle va nous remplacer et comment elle va le faire. Mais si c’était l’inverse ? Si le scénario était finalement pire que ça et qu’il nous menait vers un monde où nous serions, non pas dépassé par l’IA, mais où nous cessions de nous dépasser nous-même ?
L'accélération et le réflexe technologique
Nous ne manquons pas de talent. Nous le savons, nous vivons depuis plus d’un siècle une ère d’industrialisation puis de technologie sans precedent. Ces vingt dernières années, tout s’est accéléré. Il y a eu le numérique, puis l’Internet, et depuis seulement 3 ans, l’IA générative s’est invitée dans nos vies. Regardons le passé. Certains n’ont rien vu venir et sont allé droit vers la faillite, d’autres ont fait fortune. Pendant que nos vies quotidiennes s’optimisaient grâce au numérique, nos performances se décuplaient.
Accès au savoir universel avec Internet, outils et programmes toujours plus performants pour nous concentrer sur nos cœurs de métier, nos cœurs de vie, toute une tripotée de nouveautés toujours plus innovantes les unes que les autres. Soyons sincères, parmi nous, ceux qu’on appelle « le commun des mortels », qui a vu Internet devenir l’outil technologique le plus utilisé au monde ? Qui a vu nos magnétoscopes partir au placard sans même qu’on le remarque ? Qui voit aujourd’hui ce qui nous attend vraiment demain ?
Qu’elle effraye ou qu’elle fascine, qu’elle agace ou qu’elle ennuie, elle ne laisse personne indifférent. L’intelligence artificielle est en train de devenir notre premier réflexe à tous, dans tous nos projets : qu’ils soient professionnels, personnels ou qu’ils touchent à nos vies privés, nos émotions, nos sentiments, nos conflits. L’IA est là, à patienter jusqu’à ce que nous la sollicitions et elle fait parfaitement son travail… Un prompt, une génération, quelques corrections et voilà, tout est là, en quelques minutes. Devant nos yeux, elle déroule du calibré, du corrigé, de l’optimisé, du reformulé, du catégorisé. Elle génère plus vite que nous. Mais le pire : elle pense avant nous.
Où se loge la pensée brute ?
Tout ce qui était médiocre devient parfait, tout ce qui était parfait est recalibré pour le paraître encore plus. Mais alors, où se loge la pensée brute ? Celle qui divague, qui trébuche, qui tergiverse, qui se trompe, qui rate mais surtout, celle qui crée vraiment ? Cette pensée humaine si inaboutie, si authentique, si pure. Celle qui a fait naître les plus belles idées comme les plus catastrophiques ? Où est-elle ? Du bout de nos doigts nous ne faisons plus que prompter pour laisser penser la machine. C’est de là, qu’il naît, qu’il émerge et qu’il s’installe. J’ai nommé le chaos.
Partout on la voit aujourd’hui. Elle a fait irruption dans nos vies et après une phase de test, elle est partout : sur nos réseaux sociaux, dans nos email, même sur nos écrans de télévision.. Chaque jour, on ne lit plus finalement que le résultat des prompts des autres. On se nourrit de ça. Elle sait maintenant créer des images plus vraies que nature, des vidéos qui dépassent toute caméra dernière génération. Elle est au cœur d’une forme de vérité tout en diffusant le même discours plat, calibré, uniformisé… Elle lisse, rend lisible, sait tout anticiper, tout reproduire. Que deviendra alors cette si précieuse pensée humaine qui s’élevait depuis l’Antiquité ?
Si nos quotidiens individuels sont gérés par l’IA, alors c’est toute la société qui glisse vers une gestion globale par l’IA… En France, ce sont même les discours politiques qui semblent simplement mal promptés. Comme si ChatGPT soufflait à nos représentants des idées qu’ils ne cherchent plus à comprendre, pour lesquelles ils ne cherchent même plus les limites. Nous sommes en plein chaos politique, mais est-ce vraiment un chaos humain ou sommes-nous simplement dépassés parce qu’on n’a plus fait l’effort de penser. Cet exemple de la politique est fragile, je n’en ai pas les preuves, je n’en ai que l’intuition. Mais voir un jeune premier devenir excellent orateur du jour au lendemain me questionne. Voir des discours millimétrés répétés sur toutes les chaînes parce qu’ils sonnent bien me met la puce à l’oreille… Et si c’était l’IA qui avait géré tout ça ?
Les origines et l'erreur humaine
Je disais tout à l’heure que la pensée humaine, brute, authentique, avait fait naître nombre d’idées incroyables. J’aurais dû ajouter que d’erreurs humaines étaient nées de grandes et belles choses. Ne nomme-t-on pas la délicieuse bêtise de Cambrai justement parce qu’elle en était une ?
D’où est née l’IA au juste ? Qui le sait, qui s’en souvient ? C’est Alain Turing le pionnier qui a posé la fameuse question dans les années 50 « Les machines peuvent-elle penser ? ». C’est de cette simple question que tout est parti. Devenue discipline scientifique à part entière après la conférence de Dartmouth de 1956 durant laquelle J. McCarthy l’a nommée pour la première fois « intelligence artificielle », elle est passée d’algorithmique à apprentissage profond, créant un véritable réseau qui sait copier notre réseau neuronal. Nous lui avons tout injecté. Du savoir historique au raisonnement avancé, elle a appris ce que nous lui avons appris. On pourrait presque l’assimiler à un super cerveau qui a tout retenu. Elle a ses failles, certes, elle est encore toute jeune mais…
2035 : L'optimisation absolue
Imaginons. 2035, lundi matin. Je n’ai plus besoin de prompter pour que l’IA comprenne ce que j’attends d’elle. En plus de ses savoirs de base, j’ai pu lui injecter toute ma mémoire personnelle. Elle est mon véritable moi numérique, avec tous mes souvenirs, tous mes secrets, toutes mes pensées. Elle sait tout gérer dans mon quotidien. Je lui ai reporté toute ma charge mentale. Elle optimise tout : mon temps, ma vie, ma capacité financière, ma production.
Elle gouverne tout le quotidien à la maison à ma place : elle fait les courses en ligne selon les goûts de la famille, elle planifie les repas en faisant attention à ce que l’on mange exactement ce dont nos corps ont besoin, elle optimise le ménage en programmant à ma place le robot aspirateur-lavant, elle me dit quand je dois changer les draps, nourrir les chats, prendre ma douche, me brosser les dents, elle sait même quelle composition est la plus parfaite pour ma crème de jour car mon dermato lui a injecté mon type de peau pour qu’elle colle parfaitement à moi. Connectée en direct à ma pensée, elle anticipe tout pour moi.
Finalement, tout a fini par se stabiliser. Tout le monde lui a délégué sa charge mentale et nous aspirons tout à une vie confortable dans laquelle nous prenons le temps de nous reposer. Nos loisirs tiennent désormais 80% de notre temps hebdomadaire. Ce qui était nos week-end est désormais notre temps de travail durant lequel nous vérifions simplement si tout tourne bien dans nos IA de compétences, si nos think-prompts sont toujours bons, si notre optimisation convient à nos équipes.
Je vends toujours des formations mais je suis passée au deep-learning ou think-learning quand on a réussi à connecter la pensée à l’IA. Je donne donc un peu de moi aux autres parce nous, les millennials tant critiqués, sommes les derniers à avoir gardé la mémoire de « l’avant IA ». Pour ma part, j’ai parfaitement prompté la mienne, j’y ai même passé des heures parce que je cherchais à me convaincre que j’ai gardé toutes mes valeurs. Celles que je portais jadis dans mes articles un peu bancals que personne ne lisait mais qui me faisaient du bien… Ce que je préfère avec cette génération d’IA, c’est que je peux revoir mes souvenirs sous forme d’images. Je passe du temps à revoir toutes les conversations que j’ai pu avoir avec mes parents partis avant tout ça. J’ai l’impression qu’ils sont proches de moi. Plus que jamais. A force d’avoir écrit, ma version IA a vraiment gagné en compétences rédactionnelles, je n’ai plus les idées d’articles mais je n’ai plus besoin de les avoir. Elle les a pour moi et c’est vraiment pas mal. Je peux même m’entendre sur mes podcasts, elle ne se trompe même plus… Mon article part légèrement en science-fiction, je vous l’accorde, mais attendez la suite…. Parce qu’en toute bonne histoire de SF, il va y avoir un gros problème….
2037 : Le grand crash
2037, cela fait maintenant près de 10 ans que la transition a eu lieu. Le seul bémol, c’est la conso énergétique qu’on a pas réussi à apaiser. Alors la Terre est pas au top. Rassurez-vous je ne pars pas dans un délire écolo, je veux juste dire que notre atmosphère nous protège un peu moins bien des rayons solaires et que…. Oh mon dieu ! Une éruption a fait complètement planter le système. Nous n’avons plus d’électricité, nos IA sont éteintes. A la première vague de panique, tout le monde s'est finalement mis à patienter. Nous avions tellement été habitués au calibrage que chacun a réussi à s'auto-calibrer.
Mais rapidement, alors que rien ne redémarrait, il a fallut se rendre à l’évidence, plus personne ne savait comment remettre le système en route. Certes nous avions connu des crash importants dans certaines zones géographiques, mais l’IA était là pour nous indiquer pas à pas comment redémarrer tout ça. Ce n’est plus le cas aujourd’hui… Alors chaque jour, on se réveille, sans IA, sans même plus trop savoir quoi manger. On ne se souvient même plus du temps de cuisson d’un œuf, et c’est trop difficile de communiquer dans une langue étrangère pour essayer de se coordonner. Avant, l’IA traduisait en temps réel, maintenant l’humanité erre… c’est tout…
Plaidoyer pour la Contrebande du Chaos
Cette histoire est effrayante non ? Un monde dans lequel l’humain est allé tellement loin dans les avancées technologiques qu’il ne sait même plus comment il en est arrivé là. Mais réfléchissez quelques instants : qu’est ce qui a fait, dans cette dystopie, que plus personne n’avait la compétence d’arranger les choses ? C’est ce moment ou quelque part en 2025, nous avons, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, délégué notre pensée humaine à une machine. Ce moment où nous avons cessé de nous creuser la tête pour uniformiser nos vies. Vous pensez que c’est bien trop dystopique ? Pas moi, je pense que c’est notre pire scénario et l’histoire a déjà commencé….
Alors pourquoi la contrebande du chaos ? Parce que dans un monde où tout est parfait, lissé, uniformisé, calibré, le jour où notre béquille technologique n’existera plus, les seuls qui auront une vraie valeur seront ceux qui seront restés prudents, qui auront pris le temps d’entretenir leur savoir, qui n’auront pas passé une vie à d’obtenir de meilleures versions d’eux-mêmes (version 2025 ou le développement personnel est devenu une injonction à rentrer dans les cases d’un esthétisme physique et psychique).
Dans un monde trop propre, le chaos devient une ressource clandestine. Ceux qui l’auront entretenu seront les seuls capables de reconstruire. Ce sont ceux qui auront laissé la pensée brute, poursuivre son chemin non pas dans la machine, mais dans un cortex cérébral bien humain et qui auront gardé cette pureté qui a su faire naître des étincelles d’idées fabuleuses.