L’on pourrait croire que c’est du pain béni pour tous les cabinets de conseil. Et pourtant, c’est un symptôme alarmant.
La semaine dernière, l’Australie a condamné le cabinet Deloitte à rembourser un rapport d’environ 250 000 € qu’elle avait commandé au sujet de l’analyse de leur système de sanction des aides sociales. La cause : le rapport était intégralement rédigé par une IA, citant des sources, références et décisions de justice totalement inventées.
L’ironie du sort : Deloitte se positionne comme pionnier et comme l’un des meilleurs du conseil en IA. Et quand le plus grand du domaine dérive, c’est le signe que tout le secteur du conseil part en roue libre.
Si le conseil délègue lui-même sa conscience, jusqu’où l’IA va-t-elle remplacer le discernement ? Que reste-t-il du conseil quand il ne réfléchit plus ?
Véritable scandale ou abdication humaine ?
Est-ce si étonnant ? Depuis plusieurs années, le conseil dérive. De la réflexion approfondie, il est passé à une simple énumération de processus censés agir comme un coup de baguette magique et faire disparaître les problèmes comme on efface une ligne de code. Après tout, si les difficultés des grands et des petits se ressemblent, pourquoi ne pas appliquer les mêmes recettes ? Peu importe qu’elles aient fonctionné ailleurs, l’essentiel est de livrer quelque chose….
Nous le voyons d’ailleurs de plus en plus. Les « influenceurs » du conseil sont passé de rapports et articles de fond à des carrousel de top 10 des meilleures pratiques à mettre en place. Le tout, sans explication, sans étude de fond, sans même passer par la case du pourquoi. Comme s’il suffisait poser des objectifs sans plan d’action concret et faire croire que c’est la meilleure solution de résolution de problèmes pour les entreprises.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Dans « La crise de la culture » ou encore dans « La Condition de l’homme moderne », Hannah Arendt décrivait déjà le danger d’un monde dans lequel l’action est remplacée par la simple exécution. Elle disait d’ailleurs qu’agir sans penser, c’est déjà obéir. Mais obéir à quoi ? Face au confort du conformisme et des tendances, le conseil lui-même, jadis gage de réflexion et de profondeur, est lui aussi tombé dans l’infamie de la surconsommation. Et les cabinets comme Deloitte l’ont bien compris.
Le conseil n’est plus un art, il est devenu une simple production
Ce scandale soulève un élément phare du conseil d’aujourd’hui. La vitesse de production a pris le pas sur la vérification. Cette illusion du gain de temps révèle que l’humain ne lit plus ce qu’il signe. Il ne prend même plus le temps de se poser des questions, de débattre d’un sujet, il cherche à produire, à tout prix. « Produire pour exister » pourrait d’ailleurs devenir le slogan de bon nombre de cabinets. Le conseil est devenu une industrie de l’apparence, un artiste du « copier-coller intelligent » dans lequel se dissout toute responsabilité : plus c’est long, plus c’est crédible, la responsabilité est elle-même déléguée, le discernement disparaît progressivement. Et au milieu de tout ça, le scandale Deloitte n’est finalement pas exceptionnel, il est simplement révélateur du glissement général du travail intellectuel vers le contenu à livrer.
Le réflexe du recours à l’IA, désastre moderne
Il faut bien admettre que tout le monde l’utilise, l’IA. Personne ne l’avouera vraiment mais le monde numérique en pullule : personnal branding boosté à l’IA, posts qui sentent fort le rythme artificiel de ChatGPT, syntaxe effet barnum pour convaincre des prospects comme s’ils liraient un horoscope…. Bye bye authenticité, bonjour …. Bonjour quoi au juste ?
Au fond, rien de plus naturel que d’avoir recours à cet outil révolutionnaire. Entré dans les mœurs encore plus rapidement qu’Internet lui-même ne l’a fait dans les années 2000, il a été présenté comme la révolution numérique de la troisième décennie du millénaire. Et l’IA n’a rien volé, c’est nous qui lui avons tout cédé. Elle ne fait qu’imiter ce que nous lui montrons et elle mime une société qui confond pensée rapide et rigueur intellectuelle. Tout est devenu prétexte à l’automatisation pour gagner du temps et on ne sait même plus aujourd’hui à quoi sert tout ce temps gagné.
Redevenir responsable, le courage de la lenteur
Le conseil, lui, n’est pas censé appartenir au tout numérique ni à la consommation. Il ne l’a jamais été. De mon point de vue, il en est même aux antipodes. Il n’a jamais été contraint par la rapidité. Observer, analyser en profondeur, réfléchir, rechercher des analogies du passé pour s’en inspirer, innover — vraiment — pour solutionner des cas qui pourraient se ressembler de prime abord, mais qui restent finalement uniques. Avancer, y croire, fédérer, lancer, se tromper, ajuster, débattre, puis, pas à pas, y arriver. C’est ça, le vrai conseil. Celui qui vit à travers ceux qui le distillent et avec ceux qui en ont vraiment besoin.
Les commanditaires doivent exiger des preuves de discernement. Ils doivent participer à la mission de conseil et accepter que de vraies solutions ne peuvent pas se livrer en quelques jours. Prendre le temps pour consolider, rebâtir, ajuster. Voilà ce qui fait la différence entre un cabinet et une maison, entre du vrai conseil et du boniment boosté à l’IA. Deloitte paye son erreur financièrement, mais quel sera l’impact réputationnel et symbolique de ce scandale ?
Au fond, j’espère une chose, que ce scandale révèle davantage une volonté de vitesse de production que le pire qui pourrait arriver à l’humanité : la paresse intellectuelle généralisée.