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SOCIÉTÉ & TRAVAIL

Le mythe de la méritocratie : entre idéal républicain et réalité sociale

Philodème explore les failles de la méritocratie : école, reproduction sociale, inégalités. Un regard critique sur l’idéal républicain et ses dérives.

Par Daphné Derkaoui · 5 juin 2025

Le mot « mérite » a bonne presse. C’est une valeur républicaine, une promesse d’égalité gravée dans le marbre de l’école. Pourtant, le terme “méritocratie” n’a pas été inventé pour en faire l’éloge : il est né sous la plume acérée du sociologue britannique Michael Young, en 1958, comme une mise en garde.

Aujourd’hui, l’actualité nous tend un miroir grinçant : aux États-Unis, l’idéal méritocratique s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. Le capital social et financier se transmet plus qu’il ne se conquiert, que vaut encore le discours du mérite ?

Une promesse gravée dans l’école républicaine

Dès la Troisième République, l’école a été pensée comme outil de l’émancipation individuelle. « L’école gratuite, laïque et obligatoire » devait permettre à chacun de gravir les échelons du savoir. Le mérite républicain se voulait l’antidote à la naissance.

Sur le papier, c’est une belle idée. Les concours, les examens, les notes — autant d’outils supposés objectifs pour détecter les talents. Mais la mécanique a ses failles. Car les critères du mérite ne tombent pas du ciel.

Ils sont culturellement construits, historiquement datés, socialement orientés. On ne juge pas tous les élèves avec la même toise. Derrière chaque « bon élève », il y a souvent un environnement favorable, une maîtrise implicite des codes, une aisance avec la langue scolaire, le silence, l’écrit, l’abstraction. Autant de compétences invisibles à l’œil nu, mais décisives dans la course au diplôme.

Le mythe du mérite fonctionne alors comme une épuration symbolique : il blanchit l’inégalité en la transformant en choix individuel ou en défaut de volonté. La promesse d’égalité des chances, loin de réparer les injustices, les rend invisibles.

Le mérite, une invention des dominants ?

Thèse de Pierre Bourdieu sur la Reproduction Sociale

« Quand le mérite est défini par ceux qui ont déjà réussi », il ne s’agit plus d’une juste récompense, mais d’une validation de soi par soi-même. Les biais sociaux derrière l’évaluation scolaire sont nombreux.

Pierre Bourdieu répondait sans ambages : ce sont les dominants qui fixent les critères de reconnaissance. Ceux qui possèdent les capitaux (culturel, économique, social) fixent les critères. L’école prétend juger des compétences ; elle juge aussi des conformités.

Le mythe du mérite permet de naturaliser ce qui est en réalité un avantage social hérité.

L’école, loin d’être un espace neutre, agit comme un puissant dispositif de légitimation des hiérarchies sociales. Le plus ironique, c’est que les enfants des classes supérieures intègrent très tôt les attentes de l’institution scolaire. Leur manière de parler, de se tenir, d’argumenter, s’accorde naturellement aux codes implicites de l’école. Ils performent sans en avoir l’air. Mieux : on appelle cela du talent.

Mais ce « talent » n’est pas inné. Il est hérité. Transmis. Édulcoré par des siècles d’habitus cultivés. Et dans ce jeu pipé, les autres sont condamnés à l’écart. Ils devront fournir deux, trois, parfois dix fois plus d’efforts pour atteindre le même niveau de reconnaissance.

Ce décalage entre l’effort réel fourni et la récompense obtenue est écrasant. Et là encore, on convoque le mérite pour masquer la structure. On valorise les « exceptions » — ces boursiers brillants, ces self-made élèves — pour faire oublier les centaines d’autres écartés en silence. Comme si une poignée de trajectoires individuelles suffisaient à démontrer que tout est possible, et donc que l’échec ne peut être que personnel.

De l’ascenseur social… à l’escalier mécanique

Pendant longtemps, l’école a été perçue comme le véhicule idéal de la mobilité sociale. Mais cet ascenseur semble en panne. Pire : il fonctionne de manière sélective, en embarquant toujours les mêmes, et en laissant les autres coincés à l’entrée.

Le sociologue Camille Peugny l’a montré : les enfants d’ouvriers ont aujourd’hui moins de chances d’intégrer les grandes écoles qu’il y a quarante ans. La massification scolaire n’a pas tenu sa promesse. Elle a certes permis d’augmenter le nombre de diplômés, mais sans réduire les inégalités de parcours.

Julien Damon parle d’un escalier mécanique : les uns montent tranquillement, portés par leur capital familial, pendant que d’autres s’essoufflent à gravir les marches à pied. Ce n’est pas que l’école empêche de monter. C’est qu’elle facilite le trajet de ceux qui sont déjà en haut.

Et pendant ce temps, on continue à faire croire à tous que le mérite suffit. Qu’il suffit de travailler, de croire en soi, de persévérer. Ce discours, pourtant bien intentionné, devient une violence symbolique. Il nie les obstacles systémiques, invisibilise les déterminismes, isole ceux qui luttent sans réussir. L’école, en créant une illusion d’équité, participe ainsi à la légitimation des inégalités.

Et si la réussite était un masque ?

La réussite est présentée comme l’aboutissement ultime du mérite. Mais une question dérange : réussir selon quels critères ? Pour être reconnu par qui ? Et surtout, à quel prix ? Pour beaucoup, notamment ceux issus des milieux populaires ou des minorités sociales, réussir signifie s’adapter. Se conformer. Adopter les codes d’un monde qui ne leur ressemble pas.

Le mérite, dans ce contexte, n’est pas libérateur. Il est un passeport conditionnel, un camouflage nécessaire pour passer la douane sociale. Les boursiers d’excellence, les transfuges de classe, les “miraculés” de l’école républicaine racontent souvent un même malaise : celui de n’être à l’aise nulle part.

Le mérite devient un piège : il oblige à cacher la fatigue, à minimiser les fractures, à sourire quand on vacille. Cette quête perpétuelle d’auto-légitimation est éreintante. Elle enferme dans une course sans fin. Et elle empêche toute critique du système, puisqu’on est censé en être la preuve vivante qu’il fonctionne.

Faut-il déconstruire le mérite ?

Déconstruire le mérite ne signifie pas nier l’effort ou la réussite. Cela signifie questionner ce que la société récompense, et pourquoi. Cela signifie sortir du mythe de la neutralité pour regarder, enfin, les inégalités dans les yeux.

La société du mérite est une société qui trie. Une société de la reconnaissance, en revanche, serait une société qui écoute. Qui comprend que la valeur d’un être humain ne se mesure ni à ses diplômes, ni à ses revenus, ni à sa capacité à “grimper”. Mais à sa capacité à exister — dignement, librement, quel que soit son point de départ.

Le choix n’est pas de nier le talent, mais de refuser que le mérite serve de masque à la reproduction sociale.

Bibliographie & sitographie essentielles

(Les études citées dans cet article sont fondamentales pour l'analyse des politiques RH contemporaines et la GPEC.)

  • Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron, *Les Héritiers. La Reproduction*. (Analyse fondatrice sur le capital culturel.)
  • Camille Peugny, *Le Déclassement* (2009). (Sur la panne de mobilité sociale.)
  • Julien Damon, *Les classes moyennes à la dérive*. (Métaphore de l’escalier mécanique.)
  • François Dubet, *Les places et les chances*. (Différence entre société des places et des chances.)
  • INSEE, France, portrait social 2024, chapitre sur la mobilité sociale.
  • Observatoire des inégalités, Les inégalités d’accès aux grandes écoles, rapport 2024.
Daphné Derkaoui

L'Auteure

Daphné Derkaoui

Fondatrice de PhiloPartners et experte en gouvernance éthique. Elle accompagne dirigeants et assureurs pour transformer la conformité (DDA, RUP) en levier de performance et de sens.

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