Jamais le savoir n’a été aussi accessible. Jamais, pourtant, l’acte d’apprendre n’a semblé aussi utilitaire, aussi bridé. Trop souvent, on apprend pour cocher des cases, pour obtenir un diplôme, pour justifier une compétence attendue. Le plaisir d’apprendre, lui, est relégué au second plan.
Pourtant, la curiosité n’est pas un luxe. Elle est le moteur premier de tout apprentissage authentique. Elle nourrit la motivation, la créativité, la capacité à relier les savoirs. Elle donne du sens au savoir lui-même. Alors que nous sommes aujourd’hui saturés d’informations, que tout nous pousse à consommer du savoir au lieu de le construire, comment réapprendre à apprendre ? Comment restaurer une pédagogie de la curiosité, porteuse de plaisir et d’émancipation ?
Pourquoi apprendre est devenu utilitariste
Sous l’effet conjugué de la mondialisation économique et des politiques publiques axées sur l’employabilité, l’acte d’apprendre a glissé vers une logique purement utilitariste. Comme l’observe Philippe Meirieu, les compétences dites « clés », les blocs de compétences, la validation des acquis se substituent peu à peu à une culture du savoir fondée sur le plaisir de comprendre.
Derrière ce mouvement se cache une vision marchande de l’éducation. On apprend pour répondre aux exigences du marché du travail, des tableaux de bord, des grilles d’évaluation.
Une école qui bride la curiosité ?
Les travaux de chercheurs comme Guy Avanzini ou Edgar Morin ont montré que l’école moderne, en cherchant l’efficacité à tout prix, bride l’exploration intellectuelle des apprenants. Une étude CNES montrait que les enfants de maternelle posent en moyenne 200 questions par jour — chiffre qui chute drastiquement à l’âge de 9 ans.
Pourquoi ? Parce que très vite, ils comprennent que seules certaines questions sont valorisées. Que la curiosité « hors programme » est écartée. Comme le souligne Edgar Morin, l’éducation devrait nourrir la capacité à poser des questions, à douter, à explorer l’inconnu. Or, à force de normaliser les parcours et d’évaluer à tout va, l’école finit par installer une compétition où la peur de l’échec prime sur la joie de découvrir.
Ce que montre aussi la recherche en neurosciences : une motivation purement extrinsèque (liée à la note, à la récompense) inhibe sur le long terme la motivation intrinsèque, pourtant essentielle à un apprentissage profond et durable. À force, le plaisir d’apprendre cède la place à la compétition et à la peur de l’échec.
Curiosité et neurosciences : le moteur oublié
On pourrait croire que la curiosité est une disposition naturelle, toujours là, toujours vive. Mais il n’en est rien : elle se cultive ou se fane, selon le climat que l’on offre aux esprits. Et notre système scolaire, comme bien des logiques de formation professionnelle, n’en fait guère un terreau fertile.
Pourtant, tout commence par là. C’est en éprouvant le plaisir de comprendre, en désirant aller plus loin, que l’on apprend véritablement. La curiosité active l’attention, aiguise la mémoire, mobilise l’émotion : autant de leviers cognitifs essentiels à un apprentissage profond.
Le mécanisme neurobiologique de l'apprentissage
Le saviez-vous ? En 2014, des chercheurs en neurosciences (Gruber et al.) ont démontré que la curiosité active les circuits cérébraux de la récompense, au même titre que le plaisir.
Plus on est curieux d’un sujet, plus le cerveau le retient durablement. Le plaisir d’apprendre n’est donc pas un mythe : c’est un mécanisme neurobiologique essentiel à l’apprentissage efficace.
La curiosité a besoin de :
- Droit à la question hors cadre.
- Droit à l’exploration, au détour.
- Acceptation de ne pas savoir — encore.
À l’opposé, un enseignement sur-scripté, sur-évalué, finit par tuer cette énergie première. Quand l’école transforme l’erreur en faute, la question en perte de temps, le programme en dogme, elle fabrique des élèves qui n’osent plus chercher. Qui se contentent de reproduire ce que l’on attend d’eux.
Et là où les savoirs se renouvellent sans cesse, la compétence la plus précieuse n’est pas tant de tout savoir, que de vouloir continuer à apprendre. Ce que nous devrions cultiver, ce n’est pas une accumulation de connaissances mortes, mais un désir vivant de comprendre.
Apprendre à apprendre dans l’entreprise
La tentation d’uniformiser les parcours ne touche pas que l’école. Dans le monde du travail aussi, la curiosité se heurte bien souvent aux cadres rigides de la formation continue. On empile des modules, on prescrit des séquences, on mesure la conformité bien plus que la progression réelle.
Les formations sont trop souvent conçues comme des réponses standardisées à des besoins prédéfinis. On apprend ce qu’il faut, comme il faut, pour répondre aux attendus d’une certification ou d’un plan de développement des compétences. Mais qu’en est-il de l’apprentissage choisi ? De l’exploration libre ? Du désir d’aller plus loin que le cadre fixé ?
Ce peu d’espace laissé à l’apprentissage auto-dirigé est un angle mort dans bien des politiques RH. Pourtant, la curiosité est ce qui permet aux individus de garder un regard vivant sur leur métier, de questionner les routines, d’enrichir leurs pratiques. Non par simple goût du changement, mais par fidélité à ce qu’est tout travail bien fait : un savoir en mouvement.
Cela suppose aussi, pour les formateurs eux-mêmes, de réapprendre à apprendre. De remettre en jeu leurs propres certitudes pédagogiques. D’accepter de ne pas tout maîtriser. D’encourager le tâtonnement, le questionnement, la co-construction du savoir.
Redonner cette place à la curiosité dans le monde professionnel n’est pas un supplément d’âme. C’est une manière de rendre à la formation ce qu’elle ne devrait jamais cesser d’être : un espace d’émancipation intellectuelle.
Le plaisir de comprendre est aujourd’hui traité comme un luxe superflu dans bien des organisations. Le réhabiliter, c’est aussi poser un choix éthique en matière de formation.
Bibliographie & sitographie essentielles
- Philippe Meirieu, *Apprendre... oui, mais comment ?*
- Edgar Morin, *Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur*.
- Guy Avanzini, *Histoire de la pédagogie du 17e siècle à nos jours*.
- Deci & Ryan, *Intrinsic Motivation and Self-Determination in Human Behavior*.
- Matthias J. Gruber et al., *"States of curiosity modulate hippocampus-dependent learning"*, Neuron, 2014. (L'étude neuroscientifique de référence.)
- John Dewey, *Experience and Education*.