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Tribune & Risques RH

La transparence salariale, bombe à retardement du travail

ou comment une réforme juridique révèle des décennies d’arbitraire silencieux

Par Daphné Derkaoui · Décembre 2025

Tout le monde savait que ça finirait par arriver. On devinait ce mouvement inéluctable, cette convergence des pressions sociales et des impératifs d’équité qui finirait par cibler le dernier sanctuaire du non-dit en entreprise ! J’ai nommé : le salaire.

On sentait le grondement sous la surface, l’érosion lente d’un secret dont la seule fonction était peut-être de maintenir une paix sociale fragile, bâtie sur l’ignorance mutuelle. Mais jusqu'à l'aube du changement, personne — ou presque — n’avait la véritable envie, ni la pleine conscience des conséquences, d’ouvrir cette boîte de Pandore. Le temps de l'arrangement tacite est désormais compté.

La nouvelle directive européenne sur la transparence salariale, en cours de transposition, n'est pas une loi de plus sur l'égalité professionnelle. Elle est un instrument qui, en imposant la clarté, oblige à l’inventaire. Elle fait basculer les organisations dans un monde où les écarts de traitement, les injustices accumulées au fil des ans, les illogismes subtils et, bien sûr, le socle de non-dits sur lequel reposait la rémunération, ne pourront plus être maintenus sous le tapis.

Et derrière la cause, grande et juste, de l’égalité — car c’est bien d’elle qu’il s’agit —, c’est une transformation culturelle autrement plus profonde qui s’annonce. Non pas une réforme, mais une secousse. Une de celles qui ne s’éteignent pas au journal officiel.

Ce que la loi change vraiment : la fin de l'arbitraire

On a d'abord et beaucoup discuté du symbole, mais ce symbole, au fond, n’est que l’écume des choses. Le véritable changement se niche dans les mécanismes de la preuve et du droit de regard individuel.

La première pierre du secret qui s’écroule, c’est l’asymétrie d’information. Le collaborateur, l’humain au travail, n'est plus un mendiant qui vient plaider sa cause. Il devient un sujet de droit qui peut exiger la connaissance de sa fourchette salariale pour un travail de valeur égale, comparer, et surtout, questionner. Il est à noter, et c’est un point de bascule, que même la personne candidate à un poste a désormais le droit d’être informée de la rémunération initiale ou de sa fourchette. L'opacité recule dès le premier contact.

L’entreprise, elle, est soumise à une obligation de publication et, plus encore, d’argumentation. Il lui faudra produire des chiffres, documenter des écarts et, si ces écarts existent, les justifier avec une logique inattaquable. L’ère du « on fait au cas par cas parce que c’est un bon élément » ou du « c’était la conjoncture lors de l’embauche » touche à son terme. Ces explications, si elles sont trop molles ou trop subjectives, ne tiendront pas la route.

Mais le véritable séisme est ailleurs : dans le renversement de la charge de la preuve. En cas de suspicion d’inégalité non justifiée, ce n’est plus au salarié, souvent démuni, d’apporter la preuve de la discrimination qu’il subit. Les textes sont clairs, comme le rappelle le Service Public : c’est à l’entreprise de prendre le fardeau, de prouver qu’elle n’est pas discriminante, que ses décisions de paie sont basées sur des critères objectifs et neutres. Ce glissement est fondamental. Il fait passer la politique salariale d'un domaine de gestion interne, largement discrétionnaire, à un champ d’application où la rigueur formelle est désormais une condition sine qua non de la légalité. L'intention ne compte plus ; seule la preuve de l'objectivité compte.

Pourquoi c’est une bombe : la rupture du contrat silencieux

L’onde de choc ne frappe pas seulement le service RH ou le service juridique. Elle touche au cœur du lien de confiance, ou plutôt de l’accommodement, sur lequel le monde du travail a fonctionné pendant des années.

Pendant des décennies, nous avons tous participé, consciemment ou non, à un accord tacite, un contrat silencieux. Un marché qui disait, en substance : « Tu ne demandes pas trop ce que gagne ton voisin, et nous ne disons pas trop comment nous gérons les enveloppes de rémunération. » Ce secret était la condition même de l'opacité, et cette opacité était souvent le terreau de l'incohérence.

La transparence casse ce contrat. Elle ne crée pas l’incohérence, elle la révèle.

Ce qui est en train de se jouer n'est pas anodin : les écarts arbitraires qui se sont accumulés sur dix, quinze, vingt ans, et que l’on avait oubliés ou enterrés sous des augmentations de façade, vont remonter à la surface. Les « exceptions » faites en 2012 pour un talent jugé critique deviennent aujourd'hui des anomalies visibles sur la grille commune. Les incohérences de classification ou de salaire de base, qui n'étaient jusqu'ici que des rumeurs de couloir, deviennent des faits documentés.

Et cela met le management, de proximité ou intermédiaire, en première ligne. Le manager devra répondre. Vraiment. Il ne s’agira plus de manier l’art de l’esquive, de la formule creuse ou de la promesse vague pour apaiser. Il faudra pouvoir démontrer qu'on est juste, et non seulement l'être ou le croire. La justification devient un acte de gestion. L'ancien modèle de la fidélité récompensée par des augmentations personnelles, sans lien avec la grille globale, est mis à nu. Il est remplacé par l'impératif de la défendabilité de chaque décision.

L’empressement et l’inconfort : le moment de la vérité brute

La vérité est peut-être la suivante : beaucoup d’entreprises ne sont tout simplement pas prêtes. Et ce constat n'est pas un jugement moral, mais une simple observation de l'état réel des choses.

Elles n'ont, souvent, ni les grilles salariales consolidées et harmonisées sur l’ensemble des filiales, ni les raisons historiques de chaque décision de paie écrites noir sur blanc. Leurs outils pour expliquer sereinement, pour désamorcer la tension, pour installer une culture de l’honnêteté constructive plutôt qu’un climat de procès, sont balbutiants ou inexistants.

La plupart des organisations vont, de fait, découvrir l'ampleur de leurs propres incohérences en même temps que leurs salariés. Et il n’y a rien de plus délicat, rien de plus déstabilisant, qu'une vérité révélée brutalement, sans préparation ni capacité immédiate de correction. L’entreprise, soudain forcée à la transparence, pourrait se retrouver dans une posture d’aveu, confrontée à l’héritage de ses propres tâtonnements.

La question n'est donc pas tant de savoir si les salaires sont justes, mais de savoir si nous avons l’architecture et la narration nécessaires pour prouver qu’ils le sont. Et si l’on rend compte qu'ils ne le sont pas, d’où vient le courage d’affronter l’ajustement.

Une opportunité ou une menace ? Le risque d’une maturation

Inévitablement, cette transparence forcée va générer des frictions. Dire le salaire, c’est risquer le mécontentement.

Certaines équipes, découvrant la disparité des pratiques passées, se sentiront lésées, et ce sentiment est légitime. Des managers, non formés à ce nouveau dialogue, redouteront les entretiens qui ne seront plus des discussions de performance mais des confrontations sur l'équité. Des ajustements devront être faits, certains coûteux, et ils ne se feront pas sans douleur. La transparence n'est pas un baume, elle est un scalpel.

Mais si elle est appréhendée avec une certaine hauteur, cette contrainte est aussi une chance rare. Elle contraint l’organisation à se regarder dans le miroir et à reconstruire des bases saines. Elle permet de substituer à la rumeur et à l'arbitraire une règle lisible et assumée.

La question n’est plus de savoir : « Sommes-nous prêts à accepter la transparence du législateur ? » Cette question est dépassée. La véritable interrogation, celle qui devrait occuper les bureaux de direction, est : « Quelle forme de transparence voulons-nous activement fabriquer ? » Voulons-nous subir les chiffres bruts et leurs conséquences, ou voulons-nous construire une architecture salariale qui soit, par nature, justifiable, parce qu’elle est alignée avec une culture d'équité ?

La transparence comme outil de maturité

Notre regard, chez PhiloPartners, est simple, et il se refuse à l’enthousiasme naïf comme au pessimisme résigné.

La loi n’est pas qu’une contrainte légale. Elle est avant tout un révélateur organisationnel. Elle met en lumière ce qui était faible ou incohérent dans la gestion des ressources humaines, non pas pour punir, mais pour obliger.

Elle oblige les entreprises à faire, finalement, ce qu’elles auraient dû initier elles-mêmes depuis longtemps : mettre de la cohérence, de l’équité perçue et de la traçabilité dans leur politique salariale. Il ne s'agit pas de créer de la complexité, mais d'éradiquer la complexité sournoise, celle qui naît des arrangements au fil de l’eau.

La transparence n’est pas un but éthique en soi. Elle n’est pas la fin de l’histoire. C’est un outil de maturité. Ce n'est pas une sanction post-factum. C’est une occasion, brutale mais nécessaire, d’arrêter de bricoler. De substituer à la gestion par l’intuition et la bonne volonté une véritable ingénierie salariale et une pédagogie interne.

Les axes d’une préparation méthodique : la fabrique de l'équité

Si la loi impose la lumière, elle ne fournit pas la faculté de voir. L'enjeu de l'accompagnement n'est pas de cocher des cases, mais d'opérer une conversion du regard. Le premier acte, avant toute chose, est donc un acte de courage, celui d'accepter le diagnostic : non pas pour juger les héritages du passé, mais pour tracer, avec une précision presque chirurgicale, la ligne de départ du futur. Il faut connaître l'exacte étendue des écarts accumulés pour que l'ajustement ne soit pas une réaction paniquée, mais un dessein volontaire. Ce savoir, une fois acquis, doit ensuite irriguer la construction même de la politique salariale, qui n'est plus un simple outil RH, mais la formulation d'une règle de justice interne, un art d'aplanir l'illogisme pour créer des grilles défendables et, surtout, lisibles. Enfin, toute cette ingénierie s'effondre sans un travail sur le dialogue. La transparence est un muscle qui s'entraîne, un climat que l'on installe. Il faut former les managers non à la posture défensive, mais à la pédagogie de la complexité, permettant aux équipes d’intégrer que la clarté n'est pas l’ouverture d’un procès, mais le fondement même d’une confiance durable.

Ce que l’Europe a déjà expérimenté : la transparence n’est jamais neutre

La France n’entre pas en territoire inconnu. Plusieurs pays européens ont déjà expérimenté, sous des formes plus ou moins abouties, les effets de la transparence salariale. Et partout, le constat est le même : la transparence ne provoque pas mécaniquement la justice, elle agit comme un révélateur — parfois brutal — des structures existantes.

Dans les pays nordiques, souvent cités comme modèles, la transparence salariale est ancienne. En Suède ou en Norvège, les rémunérations individuelles peuvent être consultées, parfois même publiquement. Contrairement aux idées reçues, cette visibilité n’a pas fait disparaître les écarts, mais elle a profondément modifié leur nature. Les différences subsistent, mais elles doivent être explicables, argumentées, socialement acceptables. La négociation salariale y est moins émotionnelle, plus structurée, précisément parce que le cadre est connu de tous. La transparence n’y est pas vécue comme une intrusion, mais comme un fait social intégré.

En Allemagne, l’approche a été plus prudente. La loi sur la transparence des rémunérations (Entgelttransparenzgesetz) a introduit un droit d’information individuel similaire à celui prévu par la directive européenne. Le retour d’expérience est éclairant : peu de salariés ont initialement exercé ce droit. Non par désintérêt, mais par crainte du déséquilibre relationnel que cette demande pouvait créer. Là encore, la loi a montré ses limites : sans culture du dialogue et sans pédagogie managériale, le droit reste théorique. La transparence existe sur le papier, mais peine à se traduire en transformation réelle.

L’Espagne, de son côté, a opté pour une approche plus prescriptive avec l’obligation de registres salariaux et d’audits d’égalité. Cette formalisation a permis de faire émerger des écarts parfois sous-estimés, mais elle a aussi généré une forme de bureaucratisation défensive. Beaucoup d’entreprises se sont concentrées sur la conformité documentaire, au détriment du travail de fond sur la cohérence des politiques salariales. Là encore, la lumière était allumée, mais le regard n’était pas toujours prêt.

Ces expériences convergent vers un enseignement essentiel : la transparence, lorsqu’elle est introduite sans préparation, ne pacifie pas. Elle déstabilise. Elle met à nu des systèmes construits sur des compromis successifs, rarement pensés comme un tout. Là où les organisations avaient déjà engagé un travail de structuration, elle a renforcé la confiance. Là où les incohérences étaient profondes, elle a agi comme un accélérateur de tensions.

Vers une vérité nouvelle

La transparence salariale n'est pas un gadget européen éphémère. C’est l’un des plus vastes chantiers RH, éthiques et managériaux des dix dernières années. Elle touche à la valeur, à la reconnaissance, à l’identité même du travailleur au sein de l'organisation.

Ce n’est pas une révolution qui promet un monde parfait. C’est simplement une mise à jour forcée d'un système qui, pour survivre, ne peut plus se permettre l’ombre.

Et comme toutes les mises à jour majeures, celles qui modifient l'infrastructure même du code social : il vaut mieux l’anticiper, la penser en profondeur et la préparer avec méthode, plutôt que d’attendre que le système entier ne se mette à trembler sous l’effet de la première question légitime d’un collaborateur. L’équité commence par la capacité à nommer et à justifier le prix de la tâche.

Daphné Derkaoui

L'Auteure

Daphné Derkaoui

Fondatrice de PhiloPartners et experte en gouvernance éthique. Elle accompagne dirigeants et assureurs pour transformer la conformité (DDA, RUP) en levier de performance et de sens.

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