« Sois toi-même. » Rarement une phrase aura été autant reprise, autant vendue. Elle promet l’authenticité, mais elle exige la performance. Alors que l’individualité est aujourd’hui brandie comme un totem, l’injonction à être soi vire insidieusement à l’épuisement.
Car il ne suffit plus d’être, il faut être la meilleure version de soi-même. Plus performant, plus adapté, plus rayonnant. Et surtout, responsable de tout. Y compris de ses failles. Alors, on se perfectionne. On s’autoanalyse. On lit des ouvrages de développement personnel en espérant trouver des clés. Mais à force de chercher à mieux être, on finit par ne plus savoir simplement **être**.
Et si cette fatigue moderne, cette lassitude – discrète mais persistante – était le symptôme d’une société qui nous pousse à l’introspection jusqu’à l’épuisement ?
Le culte de la performance de soi
Alain Ehrenberg, sociologue, l’a formulé avec justesse : nous sommes passés d’une société de l’interdit à une société de l’initiative. Là où hier les normes dictaient ce qu’il fallait réprimer, aujourd’hui elles nous somment d’être entreprenants, positifs, responsables de nous-mêmes.
Thèse de l'injonction à l'initiative
L’idéal de liberté s’est retourné contre nous : ce n’est plus la société qui oppresse, c’est l’individu qui se doit tout à lui-même.
- Ce basculement a transformé l’idéal d’émancipation en devoir d’amélioration constante.
- L’échec devient une faute individuelle, niant le rôle des inégalités structurelles.
- L’individualité devient une responsabilité totale qui pèse sur l’individu.
Le marché du développement personnel : business du bonheur et culpabilisation
Le marché du bien-être pèse des milliards. Cours en ligne, applis de méditation, coachs en tous genres, citations inspirantes sur fond pastel : tout est conçu pour nous faire croire que le bonheur est une question d’optimisation. Pourtant, derrière ces promesses se cache une réalité moins glorieuse.
Le piège ? Transformer l’épanouissement en performance. « Fais du yoga », « Sois plus productif », « Pense positif » : ces conseils, en apparence bienveillants, créent une pression sourde. Quand on n’y arrive pas, la faute semble reposer uniquement sur nos épaules.
Critique d'Eva Illouz et Byung-Chul Han
« Le développement personnel a détourné les luttes collectives en problèmes individuels à résoudre. » (Eva Illouz).
- Le malheur est présenté comme une erreur de stratégie individuelle.
- Nos affects deviennent des produits, nos humeurs un marché (marchandisation des émotions).
- Byung-Chul Han parle de « violence neuronale » : une autoviolence douce, internalisée, qui fait de chacun son propre bourreau.
Fatigue d’être soi : épuisement intérieur et pression sociale
La quête de soi devient une âpre compétition. Sur les réseaux sociaux, chacun expose son cheminement, ses routines matinales, ses victoires intérieures. L’intimité devient un terrain de jeu public. On se compare jusque dans ses blessures. Même les échecs sont esthétisés, transformés en tremplins, mis en scène dans une dialectique du rebond obligatoire.
Là où l’on pourrait trouver du soutien, on ne trouve parfois qu’une pression supplémentaire : celle d’être un bon malade, un dépressif lumineux, un anxieux productif. Une souffrance acceptable est une souffrance utile. C’est là le paradoxe : à force de vouloir s’élever, on s’épuise.
Il ne s’agit pas de rejeter en bloc toute quête de soi. Mais de refuser l’injonction à l’amélioration permanente. La tristesse, l’ennui, l’errance font partie de l’existence. Les nier, c’est se couper d’une partie de soi.
Ralentir, ne pas savoir, douter : voilà des actes de résistance dans un monde qui nous presse d’être efficaces, alignés, inspirants. Le droit au flou, au temps long, au non-résultat, devient politique. Et penser, parfois, c’est accepter de ne pas avancer. De se défaire des réponses prêt-à-porter.
Résister à l’injonction : ralentir, douter, exister autrement
Le développement personnel m’a appris une chose : la croissance ne doit pas être une prison. Parfois, le progrès le plus radical, c’est de s’arrêter. De respirer. D’accepter que, certains jours, être simplement soi – avec ses forces et ses failles – est déjà assez.
Et si dernièrement, vous vous êtes senti coupable de ne pas être « aligné », de ne pas cocher toutes les cases de l’épanouissement personnel, alors peut-être est-il temps de lâcher prise.
Autorisez-vous à ne pas aller bien. À être brouillon, fatigué, silencieux. Offrez-vous le droit de ne rien optimiser. Accordez-vous des pauses sans objectifs. Fuyez les to-do lists intérieures. Reposez-vous, vraiment. Pas pour être plus performants demain. Mais pour simplement **être**, ici et maintenant.
C’est parfois dans ce désengagement que réside notre plus grande forme de sagesse.
Bibliographie & sitographie essentielles
Pour aller plus loin dans la déconstruction des injonctions sociales et du management.
- Alain Ehrenberg, *La Fatigue d’être soi : Dépression et société*.
- Eva Illouz, *Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies*.
- Byung-Chul Han, *La société de la fatigue*.
- Christophe Dejours, *Souffrance en France*.
- Hannah Arendt, *La vie de l’esprit*.